Au bout de trente minutes, je commence à m’approcher du core fetish de David : les odeurs. Il l’a mentionné dès son premier message, et cela a été confirmé par sa réaction très enthousiaste lorsque je lui ai fait valider en début de séance les pratiques qui seraient abordées. J’enlève donc ma chaussure avec confiance et lui colle directement sur le nez, encore toute chaude. Il renifle. Un temps. Puis finit par écarter la tête en disant : “No, Mistress.” No? Pourquoi dit-il non ?
Pour les séances qui n’ont pas négocié explicitement du CNC (Consensual Non Consent) ou qui n’impliquent pas de fortes douleurs, je ne propose pas de safeword. Je rappelle en introduction que la personne sera toujours entendue si elle manifeste le retrait de son consentement, si elle est mal à l’aise, trop inconfortable, qu’elle souffre d’une manière trop déplaisante ou quelque état qui ne soit pas vraiment souhaitable sur le moment.
Malgré cela, je sais bien que lorsqu’on est face à une personne exerçant une autorité, un pouvoir sur nous, a fortiori quand en échange on décide de plonger dans sa vulnérabilité en se soumettant, il n’est pas forcément évident de dire non. De plus, l’un des traits de la masculinité telle qu’elle est enseignée dans cette société, c’est justement qu’un homme ne va pas dire non pour du sexe. Un homme a des “désirs irrépressibles”, des “pulsions à assouvir”, il peut s’acommoder d’un bas standard relationnel si ça lui permet de concrétiser le sexe ; d’ailleurs il est admis que dans la quête naturelle de sa satisfaction, il a plutôt intérêt à multiplier les partenaires, que l’on peut même le valoriser socialement pour cela. Bien. Les hommes ont leurs raisons de ne pas s’être profondément plongés en introspection sur la question de leur consentement : on leur a appris qu’ils le seraient toujours.
Dans ce contexte, je sais bien qu’il ne suffit pas de dire qu’on peut dire “non” à tout moment, et que je n’en serai jamais fâchée. Encore faut-il avoir conscience que ce qu’on veut dire, c’est “non”. C’est pourquoi je continue, bien sûr, pendant la séance, à poser des questions sur ce que je perçois. Comme après avoir approché ma chaussure de son nez, et avoir entendu : “No, Mistress.” Je lui demande de répéter. Il répète. Je me demande de quel type de “non” il s’agit. Je lui demande donc s’il veut jouer au “no game”. Le CNC. Le jeu où il dit non, et où je le fais quand même. Il me dit que non, il ne veut pas jouer au no game. J’entends donc la limite clairement exprimée. Je comprends également une chose : lorsque je ne faisais que l’effleurer, lui parler, être proche de son corps, David était littéralement à mes pieds. Il n’a absolument pas refusé tout cela. Ce qu’il a refusé, c’est l’humiliation. Mon attention, ma douceur, ma séduction, oui. Mon éventuel mépris, sa honte, non.
C’est un cas que j’ai déjà observé. Un pattern, même. De nombreuses fois, j’ai constaté qu’une personne s’approchant avec un fort désir d’humiliation avait en premier lieu besoin de se sentir vue, et comprise. On pourrait bien sûr dire que tout le monde a envie d’être vu et compris ; mais le faire par le prisme de l’humiliation, par le prisme d’une violence complètement enracinée dans un rapport de pouvoir, c’est assez spécifique. Je pense à la sissy qui vient pour se transformer en super salope à dégrader, et qui se met à pleurer de reconnaissance quand je lui dis qu’elle est belle. A l’homme marié de 50 ans qui rêve que sa femme lui fasse l’amour comme il l’adorerait, abandonné, avec un bras dans le cul jusqu’au coude, et un bisou sur le front.
Alors que j’essaie de trouver un autre chemin, le téléphone de David sonne. Je tends ma main pour le prendre et lui demander de l’arrêter, et David panique : il me supplie de ne pas décrocher. Il ne me serait bien sûr jamais venu à l’idée de faire une chose pareille. Il y a dans cette supplication une peur, profonde, peut-être celle de voir sa vie s’effondrer, peut-être celle que quelqu’un détienne le pouvoir de ruiner une vie. Les amateurs de blackmail voient de quoi je parle. Mais il n’a jamais été question de blackmail avec David, il n’était donc pas clair pour lui que je n’allais pas exploser son consentement au sol sans un remord. Encore une fois : on peut répéter indéfiniment que les limites seront respectées, chacun connaît le risque que ce ne soit finalement pas le cas. Je pense que tous ces paramètres sont à prendre en compte avec une vigilance accrue, prioritaire, sur les signaux renvoyés par nos soumis·es.
Nous commençons à discuter hors jeu avec David. On parle d’humiliation. Je lui fais part de ma perception. Il me dit que peut-être que ce serait différent si j’avais une réelle envie de l’humilier. Si je n’avais pas de considération pour lui, si je trouvais sincèrement qu’il le méritait et qu’il ne valait rien. Bien sûr que ce serait différent, j’en parlerai sans doute dans un article. Alors, je ne vais pas dire que je ne ressens jamais cela envers les hommes que je soumets, car vous le savez, les hommes ne sont pas exempts de tout reproche et ne se comportent pas toujours de manière exemplaire, notamment avec les femmes, notamment avec les putes. En revanche, ce n’est absolument pas un moteur pour moi, et je préfère considérer que je contribue à élever des âmes qu’à les souiller. Je crois à l’éducation, et à mon expertise sur la psyché humaine. Je crois à l’amour aussi. Et dans ce cadre, sous mon phare, il n’était pas pertinent d’humilier David, et il l’a bien perçu.
David n’a pas reniflé mes chaussures., alors que leur parfum était son moteur pour traverser trois pays d’Europe à ma rencontre. Il m’a remercié pourtant longuement, chaleureusement et sincèrement, avant de repartir en sens inverse, emportant avec lui une leçon essentielle sur le consentement. My job is done.

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