> Motocultor 2025 – Festival de métal
Fendre la foule est une activité contondante.
Je traverse le festival comme fixée sur un rail : j’avance. Les centaines de regards que je croise, eux aussi, suivent un même chemin. D’abord, le drone qui marche derrière moi. Sa lumière triangulaire attire l’œil, l’intrigue d’un visage masqué aussi. Et puis, la laisse qu’il a autour du cou. Implacable. Tendue. Et enfin celle qui tient cette laisse fermement. Celle qui avance. Elle a soif.
“Wah, la chance.”
“J’en connais un qui va passer une bonne soirée.”
Après d’agréables discussions avec les curieux fascinés par cette situation à la fois incongrue et étrangement appropriée à ce contexte, j’entre dans le chapiteau. Dans l’ambiance steampunk des loupiotes et du bric-à-brac, je me sens accoudée au bar d’un futur post-apocalyptique. Je commande une bière. Le barman me demande si mon animal de compagnie veut quelque chose. Je suis sincèrement étonnée par sa question. Evidemment qu’il ne boit pas, on voit pourtant bien que mon accessoire n’a pas de bouche, ni de volonté propre. Je tends mon bracelet magnétique pour payer. Mon compte est vide. D’un geste ferme, je tire le poignet de mon drone et l’étale par-dessus le comptoir : après tout, c’est à son bras qu’est attaché mon budget illimité du week-end.
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Alors que mon drone installe notre nappe dans l’herbe, une jeune femme nous aborde. Elle voudrait comprendre quelle est la nature de cette étrange relation. Elle est surtout intriguée par la laisse, qui visiblement l’appelle. Elle finit par me faire sa demande. Je lui pose d’abord une question : pourquoi a-t-elle envie de tenir la laisse de Shut·e ? Elle répond qu’elle a envie de savoir comment on se sent. C’est la réponse que j’attendais, et surtout, c’est ce que je lui souhaite, de découvrir cette sensation de possession, de contrôle. Je tends la lanière de cuir à son sourire radieux : “Alors, je te le prête.”
Pendant quelques minutes, elle expérimente. Le met à genoux. Au sol. Resserre la distance entre elle et le masque. Toute son attention est tournée vers cette créature que j’ai dressée à obéir, qui exécute la moindre de ses demandes sans discuter. Je la guide, lui fais quelques recommandations, l’enjoins à le féliciter d’être un bon drone. Cette petite mise en scène de domination improvisée m’emplit d’une concentration rayonnante, je découvre le plaisir que me procure le fait de transmettre des pratiques que je chéris, mêlé à la satisfaction de voir une femme découvrir son potentiel, et bien sûr, à celle de constater que je peux compter sur mon dévoué pour ne décevoir ni elle, ni moi.
Et puis la laisse me revient. Elle est comme chargée de cette fraîche puissance, qui me redresse intuitivement. Je me poste face à Shut·e à genoux.
”Tu me regardes, et tu attends. La tête vide, libre de toute pensée, tu vois la montagne qui te possède et tu glisses.”
Pendant de longues minutes, comme entourés de silence en plein milieu de la foule et des concerts, plus rien n’existe que la tension, la chaîne chromée qui nous relie.
Tout à moi.




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